Une génération sous surveillance

La Sécurité c'est la Communauté
En septembre, les lycéennes et lycéens français ont commencé à remplir les places pour protester contre les classes surchargées, les coupes budgétaires et l’austérité.

Le 6 octobre, ils étaient plus de 260 000 dans tout le pays. Puis la vague s’est étendue. En Espagne, contre une crise du logement que les manifestants qualifient de « vol légalisé » ; en Belgique et au Portugal, contre le coût de la vie. En Albanie, la révolte est née de la vente à vil prix du littoral protégé de Zvërnec, destiné à accueillir un complexe hôtelier de luxe lié à des investisseurs proches de la Maison-Blanche. Et ce, dans un pays qui a déjà loué son territoire à l’Italie pour y enfermer des personnes migrantes dans des centres de rétention (CPR).

Des langues différentes et des mots d’ordre qui, il y a quelques semaines encore, semblaient indéchiffrables pour le monde adulte nous donnent aujourd’hui accès à une génération qui a grandi au milieu de crises permanentes, à laquelle on demande d’être flexible et productive sans lui offrir d’avenir. Alors que l’école et la protection sociale subissent des coupes, le réarmement et la guerre se profilent comme seul horizon. En Allemagne, le service militaire obligatoire fait son retour et des milliers de jeunes sont descendus dans la rue pour affirmer qu’ils ne veulent pas devenir de la « chair à canon ». Ce sont les nouvelles générations qui mènent les mobilisations contre la violence économique d’une société en guerre.

En octobre, la vague a atteint l’Italie.

Dès le vendredi 16 octobre, des milliers de lycéennes, de lycéens et d’étudiants avaient fait grève dans tout le pays contre la guerre, le racisme et l’« école-caserne ». La mobilisation s’est poursuivie samedi et dimanche, intensifiant le rapport de force. Partout, la réponse a été la même : des mesures préventives visant des mineurs avant même le départ des cortèges, des centaines de jeunes contrôlés et identifiés, des interpellations et des poursuites dans un contexte d’usage disproportionné de la force.

À Milan, au cœur de la ville du luxe et de la finance, des affrontements avec la police ont éclaté, des vitrines ont été brisées et des magasins pillés. Ce sont ces images qui ont fait le tour des journaux télévisés et sur lesquelles le gouvernement a construit son nouveau décret, comme si elles étaient les seules choses à voir. Mais ces actes ne surgissent pas de nulle part. Ils se produisent dans un contexte de violence quotidienne qui ne fait jamais la une : celle que subissent celles et ceux qui grandissent sans logement ni revenus, sont contrôlés à cause de leur apparence, voient leur école tomber en ruine tandis que le réarmement est financé, et savent que l’avenir promis à leurs parents ne viendra pas. Ceux qui demandent de ne regarder que les vitrines brisées nous demandent de détourner les yeux de tout le reste.

Trois jours plus tard, le Conseil des ministres a approuvé le huitième décret sécuritaire de ce gouvernement. Les mesures comprennent :

  • La création d’une nouvelle infraction de « violence organisée lors de manifestations publiques », passible de deux à cinq ans de prison.
  • L’extension de la retenue préventive aux mineurs.
  • Des amendes infligées aux parents, y compris lorsque leurs enfants ne sont pas pénalement responsables.
  • Le déploiement de 500 militaires supplémentaires à Milan jusqu’à la fin de l’année.
Ce n’est pas une réponse à une urgence. C’est une méthode.

Selon un décompte approximatif, depuis le début de la législature, le gouvernement a créé une soixantaine de nouvelles infractions ou alourdi des peines. Le scénario est déjà écrit. En septembre 2023, après les événements de Caivano, un autre décret avait abaissé les seuils permettant le placement en détention provisoire des mineurs, étendu les interdictions de présence dans certains espaces urbains (Daspo) aux jeunes de quatorze ans et les avertissements du préfet de police aux jeunes de douze ans, et sanctionné les parents pour l’absentéisme scolaire de leurs enfants.

Le résultat le plus mesurable ?

Le nombre de mineurs détenus dans les établissements pénitentiaires pour mineurs est passé de 381 à la fin de 2022 à 572 à la fin de 2025 : une hausse de 50 %, avec, pour la première fois, une surpopulation dans ces établissements. Chaque fois qu’une contradiction sociale éclate, la dose augmente. Comme l’écrit l’Osservatorio Repressione, le maintien de l’ordre public est devenu « la drogue préférée d’un pouvoir qui ne sait plus quoi inventer ».

Ainsi, chaque fracture sociale devient un nouveau chapitre du code pénal : celles et ceux qui restent à la traîne trouvent un uniforme sur leur chemin, celles et ceux qui restent seuls trouvent une cellule, celles et ceux qui protestent découvrent une nouvelle infraction.

À qui ce décret s’adresse-t-il vraiment ?

Nous le savons, parce que nous rencontrons ces jeunes chaque jour. Ce sont les filles et les fils de nos quartiers, les enfants de familles venues d’ailleurs, les jeunes de deuxième génération qui grandissent dans les périphéries, les mineurs non accompagnés qui ont déjà traversé des frontières et des centres d’accueil. Ce sont celles et ceux qui sont plus souvent contrôlés et identifiés que les autres, en raison de la couleur de leur peau ou du quartier où ils vivent.

L’application d’une retenue préventive à des mineurs dans des lieux « fréquentés », sur la base d’une dangerosité présumée, risque de transformer un groupe d’adolescents réunis sur une place publique en motif de suspicion. Quant aux amendes infligées aux parents, elles frappent surtout celles et ceux qui peinent déjà à joindre les deux bouts. Pour de nombreuses familles migrantes, cette sanction pèse sur tout le foyer, sur le titre de séjour et sur le logement.

Nous le constatons aussi dans nos villes, où les locations de courte durée et la touristification chassent les personnes qui y vivent tandis que les quartiers sont quadrillés par les militaires. La militarisation ne résout pas les problèmes, elle les déplace vers une ruelle plus sombre ou une périphérie plus éloignée, hors du champ de vision des touristes et des électeurs.

Nous savons de quel côté nous sommes.

Nous sommes du côté des familles qui reçoivent, en pleine nuit, un appel du commissariat : votre enfant est ici, chez nous. Des mères et des pères qui traversent la ville sans savoir ce qui les attend, souvent contraints de comprendre ce qui se passe dans une langue qui n’est pas la leur. Des familles à qui personne n’a jamais demandé comment elles vivent, combien elles gagnent, quel avenir elles envisagent pour leurs enfants, mais auxquelles on demande désormais aussi de payer, alors qu’elles vivent déjà dans la précarité, quand elles ne sont pas confrontées à une véritable exploitation.

Nous sommes du côté de celles et ceux qui, chaque jour, tissent des liens dans les quartiers, des liens qu’aucun décret ne peut remplacer.

Pour nous, la sécurité, c’est avoir quelqu’un qui connaît votre nom, un logement, un revenu décent et une école qui fonctionne.

C’est savoir que, lorsqu’on arrive quelque part et que l’on est seul, il existe un collectif qui nous voit et nous reconnaît. C’est ce que nous essayons de construire chaque jour en ouvrant nos maisons et en partageant des repas, une langue, du temps : non pas de l’assistance, mais de la réciprocité. C’est exactement l’inverse d’un décret qui considère toute une génération, comme nous l’avons écrit en racontant Ceuta, « comme un problème d’ordre public plutôt que comme une question de dignité humaine ».

La sécurité dont nous avons besoin se transmet de main en main. Ici aussi, comme partout, oltremanizzare, c’est se reconnaître dans l’autre et agir ensemble.

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